Nous vous proposons de plonger dans l’histoire de l’industrie sucrière à Thumeries, à travers l’épopée de la maison Béghin, qui a durablement marqué le territoire.
Le bois des Cinq Tailles, un paysage chargé d’histoire
Le Bois des Cinq Tailles surprend par sa richesse naturelle. Avec ses 137 hectares de forêts, bassins et prairies humides, c’est un véritable havre pour la faune : pinsons, éperviers, pics… et les emblématiques grèbes à cou noir. Quatre observatoires permettent d’admirer les oiseaux qui font étapes, tandis que les sentiers balisés offrent plus de 4 km de promenade accessibles à tous.
Mais dans les années 1970, le site est un espace industriel : la sucrerie Béghin-Say y creuse des bassins destinés à la décantation des boues issues du lavage des betteraves. Après l’arrêt de l’industrie sucrière, le site a été laissé à la nature, permettant à la biodiversité de se développer librement. Conscient de cette richesse, le Département du Nord en devient propriétaire en 2001 et l’aménage en espace naturel du Nord, ouvert au public en juin 2005.
Le Bois des Cinq Tailles est un paysage héritier du passé industriel de la commune. À partir de ce lieu emblématique, nous vous proposons de remonter le fil de l’histoire du sucre à Thumeries, à travers quelques personnages pour comprendre comment cette industrie a marqué durablement le territoire.
Napoléon, la science et la betterave
Avant de s’implanter dans les plaines de la Pévèle, le sucre est d’abord une aventure scientifique. Dès la fin du XVIᵉ siècle, l’agronome Olivier de Serres observe que la betterave contient un jus sucré proche de celui de la canne, sans que cette découverte ne trouve alors d’application concrète.
En 1747, le chimiste allemand Andreas Sigismund Marggraf parvient à cristalliser du sucre à partir de la betterave. Son élève, François Charles Achard, franchit une autre étape décisive en produisant des pains de sucre et en fondant, en 1801, la première sucrerie de betterave du monde.
Mais c’est le contexte politique qui accélère le mouvement. En 1806, Napoléon Ier instaure le blocus continental contre l’Angleterre, coupant l’approvisionnement en sucre de canne venu des colonies. Entouré de scientifiques comme Jean-Antoine Chaptal, il impose le sucre de betterave par décret.
Le 25 mars 1811, il ordonne la mise en culture de 32 000 hectares de betteraves, principalement dans le Nord. Quelques mois plus tard, Benjamin Delessert, aidé de Jean-Baptiste Quéruel, réussit la fabrication industrielle du sucre de betterave. En janvier 1812, un nouveau décret porte les surfaces à 100 000 hectares et encourage la création de nombreuses sucreries. Ce cadre national ouvre la voie à des initiatives locales.
Crédits photos : Histoire de Thumeries
Les frères Coget, fondateurs de la sucrerie de Thumeries
Thumeries entre très tôt dans l’aventure du sucre de betterave grâce à la famille Coget. Joseph (1772-1827) et Alexandre Coget (1774-1844), grands propriétaires et agronomes passionnés, sont les héritiers de Jean-Baptiste Coget, premier maire de la commune et fondateur d’une ferme modèle en 1802.
Installés à Thumeries vers 1819-1820, les deux frères exploitent une ferme et une pépinière, où ils plantent de nombreuses essences. Attentifs aux progrès scientifiques sur la betterave sucrière, ils créent, vers 1821, une petite sucrerie adossée à leur exploitation.
L’activité se développe rapidement. Dès 1829, ils s’approvisionnent auprès d’autres agriculteurs, et en 1836, l’achat d’une machine à vapeur modernise la production. Au début des années 1840, la sucrerie produit plus de 120 tonnes de sucre par an et emploie plus de 150 personnes, permanents et saisonniers.
Après la disparition des deux fondateurs, l’entreprise est reprise par la génération suivante, Joseph et Henri Coget. Faute d’héritiers directs, le passage de relais s’opère au sein de la famille : le 26 mai 1868, la sucrerie est cédée à leur neveu Ferdinand Béghin, ouvrant un nouveau chapitre de l’histoire sucrière de Thumeries.
Ferdinand Béghin : deux générations vers un empire industriel
Formé par ses oncles, Ferdinand Béghin (1er du nom) possède une solide connaissance technique et industrielle. Sous son impulsion, la sucrerie change de dimension : les équipements se modernisent, l’organisation du travail se rationalise et la production atteint plusieurs dizaines de tonnes de sucre par jour à la fin du XIXᵉ siècle.
Visionnaire, il obtient l’installation d’une gare à Thumeries, puis ses enfants feront créer une voie ferrée reliant l’usine, facilitant l’acheminement des betteraves et l’expédition du sucre. En 1895, une raffinerie est adjointe à la sucrerie. La même année, il décède brutalement à la suite d’un accident de cheval. Ses fils Joseph et Henri Béghin fondent en 1898 la société Ferdinand Béghin, poursuivant l’expansion engagée.
Né à Thumeries en 1902, Ferdinand Béghin (2ᵉ du nom) incarne l’apogée de l’aventure industrielle familiale. Après le décès de son oncle Joseph en 1938, puis de son père Henri en 1944, il prend la direction du groupe. Formé sur le terrain, il a occupé tous les postes de l’usine avant d’en prendre les commandes, acquérant une solide réputation de technicien et de gestionnaire.
Entre les deux guerres, puis surtout après 1945, l’entreprise se modernise, rachète de nombreuses sucreries et développe de nouvelles activités. Le groupe Béghin devient un acteur majeur du sucre français, avant de se diversifier dans la cartonnerie, la papeterie, la presse et les produits d’hygiène. En 1973, la fusion avec Say donne naissance à Béghin-Say, premier groupe sucrier français et européen.
Ce changement d’échelle marque un tournant : l’entreprise s’ouvre à des capitaux extérieurs et le contrôle familial s’atténue progressivement. Ferdinand Béghin se retire peu à peu des affaires avant de s’éteindre en 1994. Quelques années plus tôt, en 1991, la production de sucre a déjà cessé sur le site historique de Thumeries.
Crédits photos : Histoire de Thumeries
Thumeries après la sucrerie : la continuité avec Tereos
Aujourd’hui, l’histoire sucrière se poursuit à Thumeries sous une autre forme. Le site appartient désormais à Tereos, coopérative agricole détenue par des milliers de planteurs de betteraves. Si la production sucrière a disparu, le site conserve des activités de conditionnement, de logistique et de stockage, prolongeant le lien entre Thumeries et une filière qui a façonné son territoire pendant près de deux siècles.
Quand le sucre transforme un village
L’empreinte du sucre ne se lit pas seulement dans l’usine. Sous l’impulsion des familles Coget puis Béghin, l’industrie devient un moteur d’aménagement du territoire.
À la fin du XIXᵉ siècle, le développement industriel s’accompagne d’infrastructures de transport, notamment la ligne Pont-à-Marcq – Pont-de-la-Deûle, dite « PP, » aujourd’hui reconvertie en voie verte. Cette ligne, essentielle à l’activité sucrière, est aussi marquée par la tragédie du 17 février 1948.
Au XXᵉ siècle, la famille Béghin investit massivement dans le logement et les équipements collectifs. Des cités ouvrières sont construites pour accueillir une main-d’œuvre nombreuse, venue parfois de l’étranger. Écoles, salle des fêtes, équipements sportifs et culturels voient le jour, souvent dessinés par l’architecte régional Louis-Marie Cordonnier, dont le style marque durablement le paysage communal.
Parmi les réalisations emblématiques figure la piscine découverte, inaugurée en 1935 sur le stade Béghin. Moderne pour son époque, dotée d’un système de filtration performant, elle devient un lieu central de loisirs et d’apprentissage de la natation jusqu’à sa fermeture en 1979. D’autres bâtiments, aujourd’hui transformés ou disparus, témoignent de cette volonté patronale de structurer la vie sociale autour de l’usine.
Même si l’activité industrielle a décliné, ce patrimoine bâti et paysager reste un marqueur fort de l’identité de Thumeries.
Thumeries, un patrimoine à explorer sous toutes ses formes
Aujourd’hui, l’héritage sucrier de Thumeries se lit autant dans ses paysages que dans ses lieux de vie. Pour le découvrir autrement, plusieurs expériences s’offrent à vous :
- La randonnée « Les Héritiers de la Betterave » pour parcourir les paysages façonnés par cette culture.
- Le bois des Cinq Tailles, idéal pour une sortie nature ou un parcours de géocaching en famille.
- La Voie Verte du Sucre pour suivre à vélo ou à pied l’ancienne ligne du train PP, ponctuée de panneaux sur l’histoire.
- La médiathèque pour plonger dans les histoires
- Enfin, vous pouvez profiter de la programmation du cinéma Le Foyer, qui a réouvert le samedi 20 décembre 2025 après plusieurs mois de travaux. N’oubliez pas votre Ciné’Pass pour bénéficier de prix réduit
Sources de l’article
- Site internet Beghin-Say.fr
- Site internet Thumeries.fr
- Exposition « Histoire du sucre à Thumeries » Médiathèque de Thumeries, 2018
- Jean-Claude Collérie, Histoire de Thumeries, Société historique de Thumeries,
- James Walvin, Histoire du sucre, histoire du monde, Edition La découverte, 2020
- Jean Meyer, Histoire du sucre, article des Annales de démographie historique, 1990