Derrière une simple pierre, une légende, et le destin brisé de femmes accusées de sorcellerie : quand la peur et les croyances ont marqué à jamais la Pévèle.
Une pierre au bord du chemin
Dans le jardin public derrière le presbytère de Templeuve-en-Pévèle se cache une étrange pierre marquée d’un grand T et protégée par une cage de fer. Discrète, elle intrigue par la protection qui l’entoure.
Pourquoi protéger ainsi une simple pierre ? À quoi peut bien servir un objet si modeste pour mériter une telle attention ?
Autrefois située sur la place publique, cette « pierre aux sorcières » est liée à l’une des légendes les plus sombres de la Pévèle. Selon la tradition, gravée d’un Tau, elle aurait servi à exposer les sorcières avant leur exécution au lieu-dit des Sollières, à la sortie du village.
Aujourd’hui silencieuse, cette pierre reste le témoin ordinaire d’une histoire tragique et d’un imaginaire ancien.
La sorcière dans l’imaginaire collectif
Dans l’imaginaire collectif, la sorcière apparaît comme une vieille femme solitaire, maîtresse des sorts et des potions, volant sur son balai, accompagnée d’un chat noir.
Cette figure se transmet à travers les contes populaires, comme celui de Marie Grauette dans le Nord, une sorcière mi-femme mi-crapaud qui hantait les marais pour effrayer les enfants et les tenir éloignés des dangers de l’eau.
Ces récits, à la fois effrayants et protecteurs, ont durablement ancré la figure de la sorcière dans les territoires, tout en dissimulant des histoires bien réelles.
Marie Navart, une sorcière à Templeuve ?
Au milieu du XVIIᵉ siècle, Templeuve-en-Pévèle est un village isolé des Pays-Bas espagnols, placé sous la justice de l’abbaye d’Anchin. C’est dans ce contexte qu’éclate l’une des affaires de sorcellerie les plus marquantes de la Pévèle : celle de Marie Navart.
Marie n’est pas un cas isolé. Elle est la sixième personne accusée de sorcellerie à Templeuve depuis le début du siècle, et la quatrième pour la seule année 1656, témoignant d’un climat de peur et de suspicion entretenu par l’Église et les autorités.
Veuve puis remariée, Marie s’installe durablement dans le village. Son second mariage provoque cependant des tensions familiales liées à un conflit d’héritage. Issue d’une famille de soignants, elle pratique les soins, connaît les plantes et assiste les femmes lors des accouchements. Comme beaucoup de femmes détenant ces savoirs, elle est à la fois respectée et redoutée.
L’affaire éclate en 1656 après la mort d’un enfant lors d’un accouchement auquel Marie assistait. Elle est accusée d’avoir provoqué ce décès par un geste interprété comme maléfique. D’autres accusations suivent :
- Mathieu Rousseau accuse Marie de l'avoir ensorcelé en le frappant,
- Isabeau Wochel, sa cousine germaine, prétend que son fils a été ensorcelé après avoir reçu une pomme,
- Marguerite Dedamps affirme avoir été ensorcelée par un fromage que Marie lui aurait donné.
Ces accusations sont fondées sur des actes ordinaires révélant combien la sorcellerie est alors perçue comme diffuse et invisible.
Tentant de fuir, Marie est arrêtée en novembre 1656. Emprisonnée, soumise aux rituels humiliants et à la torture, elle est jugée pendant 36 jours sans possibilité de se défendre. Le 16 décembre 1656, Marie Navart est brûlée vive au lieu-dit les Sollières.
Son histoire illustre la violence née de la peur, des rivalités et des jalousies. Longtemps enfouie dans le silence, sa mémoire est aujourd’hui réhabilitée : en 2016, la commune de Templeuve-en-Pévèle donne son nom à une école.
La légende et la mémoire aujourd’hui
La pierre dite « aux sorcières » fascine parce qu’elle semble porter les traces d’un passé sombre et spectaculaire. Pourtant, lorsque l’on confronte la légende aux sources historiques, le récit ne résiste pas aux faits. Cette pierre n’a jamais servi de pierre de sacrifice : il s’agissait à l’origine d’un simple pavé-borne, utilisé pour délimiter des parcelles de terrain. Comme souvent, la légende s’est peu à peu superposée à l’objet, lui donnant une tout autre dimension.
Aujourd’hui, cette mémoire, entre histoire et imaginaire, se découvre autrement. Le parcours Totemus “Patrimoine et légendes” invite à parcourir Templeuve-en-Pévèle sur près de 7 km, au départ de la gare, pour une balade de 2 heures. À travers énigmes et étapes, le promeneur explore les lieux emblématiques du village, croise la pierre aux sorcières, le rond-point des sorcières, et plonge dans les récits qui façonnent l’identité locale.
Une manière ludique et accessible de redonner vie à ces fragments de patrimoine, et de se faire, à son tour, sa propre idée de l’histoire des sorcières de Templeuve.
Sources
- Muchembled Robert, Sorcières du Cambrésis aux XVIe et XVII siècles, Revue du Nord, 1979
- Robert Muchembled "Les derniers bûchers, un village en Flandres et ses sorcières sous Louis XIV" , article
- À Valenciennes, en l'an 1663 : le procès d'Arnoulette Defrasne, "la reine des sorcières", émission France Culture avec l’historien Robert Muchembled, l'anthropologue Jeanne Favret-Saada et l'universitaire Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, 10 mars 1974.
- Société Historique du Pays de Pévèle (Pays de Pévèle n°42, 1997, et n° 82, 2017)
- Fermes de Pévèle - Histoire et patrimoine, 2016,
- Christine Duthoit, Femmes dans l'histoire. Hauts de France
- La sorcellerie et sa représentation dans le Nord de la France de Pierre Villette
- Exposition numérique, Présumées coupables, du XIVᵉ au XXᵉ siècle, Musée d’histoire de la justice, des crimes et des peines
- Pauline Thiry, Henri Vanderlinden, Naomi Vanzeveren, Les procès de sorcellerie en Hainaut au XVIIᵉ siècle