Derrière une simple pierre, une légende, et le destin brisé de femmes accusées de sorcellerie : quand la peur et les croyances ont marqué à jamais la Pévèle.
Une pierre au bord du chemin
En flânant dans Templeuve-en-Pévèle, certains détails du paysage passent facilement inaperçus. Pourtant, dans le petit jardin public derrière le presbytère de la place du Général de Gaulle, une étrange curiosité attire l’œil des plus attentifs : une pierre discrète marquée d’un grand T et enfermée dans une cage de fer.
Pourquoi protéger ainsi une simple pierre ? À quoi peut bien servir un objet si modeste pour mériter une telle attention ?
Autrefois située sur la place publique de Templeuve-en-Pévèle, cette pierre porte un nom évocateur : la pierre aux sorcières et nous conduit aujourd’hui à conter l’une des légendes les plus sombre de la Pévèle. Selon la tradition locale, cette pierre, gravée d’un Tau, aurait servi de pierre de sacrifice. On y exposait les sorcières avant de les conduire vers leur exécution au lieu patibulaire. À Templeuve, ce lieu d’exécution se situait au lieu-dit les Sollières, à la sortie de la commune en direction de Pont-à-Marcq, sur l’un des points les plus élevés du territoire.
Aujourd’hui silencieuse, cette pierre demeure le support d’une légende ancienne, un objet ordinaire chargé d’imaginaire et le témoin d’une histoire tragique.
La sorcière dans l’imaginaire collectif
Dans l’imaginaire collectif, la sorcière est souvent représentée comme une vieille femme solitaire, préparant sorts et potions dans son antre, s’envolant la nuit sur son balai pour rejoindre ses semblables, accompagnée de son animal fétiche, un chat noir.
Cette figure est transmise par les contes et les récits populaires, comme dans le nord, Marie Grauette. Une sorcière mi-femme mi-crapaud qui hantait les marais et attirait les enfants turbulents avant de les entraîner au fond de l’eau à l’aide de son groët (fourche à 4 crocs). Derrière cette histoire inquiétante se cache un message de prévention : tenir les enfants éloignés des dangers des étendues d’eau.
Ces récits, à la fois effrayants et protecteurs, montrent comment la figure de la sorcière s’est inscrite durablement dans les territoires. Mais derrière les récits se cachent aussi des histoires bien réelles.
Marie Navart, une sorcière à Templeuve ?
Au milieu du XVIIᵉ siècle, Templeuve-en-Pévèle est un village important mais isolé, entouré de bois, de ruisseaux et de marais. À cette époque, la région appartient aux Pays-Bas espagnols, et le seigneur de Templeuve n’est autre que l’abbaye d’Anchin, qui détient le droit de justice. C’est dans ce contexte que se noue l’une des affaires de sorcellerie les plus marquantes de la Pévèle : celle de Marie Navart.
Marie Navart est loin d’être un cas isolé. Elle est la sixième personne arrêtée pour sorcellerie à Templeuve depuis le début du siècle, et la quatrième pour la seule année 1656. L’Eglise n’hésite pas à condamner celles et ceux qui semblent dévier de la norme et deviennent des boucs émissaires.
Le 3 mai 1632, Marie Navart épouse Olivier Rousseau, un habitant de Templeuve, mais Olivier meurt rapidement, laissant Marie jeune veuve dans un village dont elle n’est pas originaire. En septembre 1635, elle se remarie avec Martin Heddebaut, issu lui aussi d’une famille installée à Templeuve. Marie apporte en dot les biens de son premier mariage, ce qui permet à Martin de devenir fermier et de reprendre la ferme familiale. Or, selon l’usage, cette ferme devait revenir à Catherine Heddebaut, sœur de Martin, mariée à Antoine Bonnier. Ce changement d’héritage crée des tensions durables au sein de la famille.
Marie est issue d’une famille où l’on soigne. Fille de médecin, elle connaît les plantes, assiste les femmes lors des accouchements et pratique les soins courants. Comme beaucoup de femmes exerçant ces savoirs empiriques, elle occupe une position ambiguë : respectée pour son utilité, mais suspecte aux yeux de certains.
L’affaire éclate en 1656 à la suite d’un événement tragique. Marie est appelée pour assister à l’accouchement de Jeanne Devendeville, épouse de Mathieu Rousseau, le frère de son premier mari. L’enfant naît mort. Pour les parents endeuillés, il ne peut s’agir d’un simple accident. Marie est accusée d’avoir provoqué la mort de l’enfant en recouvrant le visage de la mère avec sa jupe, geste interprété comme un sort jeté sur le nouveau-né.
À partir de là, les accusations se multiplient :
- Mathieu Rousseau accuse Marie de l'avoir ensorcelé en le frappant,
- Isabeau Wochel, sa cousine germaine, prétend que son fils a été ensorcelé après avoir reçu une pomme,
- Marguerite Dedamps affirme avoir été ensorcelée par un fromage que Marie lui aurait donné.
Ces accusations, fondées sur des gestes ordinaires et des objets du quotidien, montrent combien la sorcellerie est alors perçue comme diffuse et invisible, capable de se glisser dans les actes les plus banals.
Craignant pour sa vie, Marie tente de fuir vers la Belgique. Mais cette fuite est interprétée par les autorités comme un aveu. Elle est arrêtée le 10 novembre 1656 et incarcérée. Dès lors, la procédure judiciaire typique des procès en sorcellerie se met en place. Marie est enfermée dans ce que l’on appelle un panier béni, suspendu au-dessus du sol, afin qu’elle ne puisse pas puiser des forces démoniaques dans la terre. Elle est rasée, dénudée, vêtue d’une camisole bénite. Les juges et les médecins cherchent sur son corps la marque du diable, un point supposé insensible à la douleur. Une piqûre pratiquée entre les épaules ne provoque pas de saignement visible : pour ses accusateurs, cette absence de réaction constitue une preuve.
Le procès dure 36 jours. Les témoins à charge sont presque tous issus de son entourage familial ou proche. Marie ne peut convoquer de témoins pour la défendre, car toute personne prenant sa défense risquerait d’être accusée à son tour. Isolée, affaiblie par les conditions de détention et soumise à la question (la torture), elle est condamnée. Le 16 décembre 1656, Marie Navart est brûlée vive au lieu-dit les Sollières, à la sortie du village.
L’histoire de Marie Navart révèle comment la peur, la jalousie et les rivalités familiales peuvent conduire aux pires exactions. Longtemps associée à la honte et au silence, son destin fait aujourd’hui l’objet d’une relecture. En 2016, la commune de Templeuve-en-Pévèle réhabilite son nom en l’attribuant à une école.
La légende et la mémoire aujourd’hui
La pierre dite « aux sorcières » fascine parce qu’elle semble porter les traces d’un passé sombre et spectaculaire. Pourtant, lorsque l’on confronte la légende aux sources historiques, le récit ne résiste pas aux faits. Cette pierre n’a jamais servi de pierre de sacrifice : il s’agissait à l’origine d’un simple pavé-borne, utilisé pour délimiter des parcelles de terrain. Comme souvent, la légende s’est peu à peu superposée à l’objet, lui donnant une tout autre dimension.
Aujourd’hui, cette mémoire, entre histoire et imaginaire, se découvre autrement. Le parcours Totemus “Patrimoine et légendes” invite à parcourir Templeuve-en-Pévèle sur près de 7 km, au départ de la gare, pour une balade de 2 heures. À travers énigmes et étapes, le promeneur explore les lieux emblématiques du village, croise la pierre aux sorcières, le rond-point des sorcières, et plonge dans les récits qui façonnent l’identité locale.
Une manière ludique et accessible de redonner vie à ces fragments de patrimoine, et de se faire, à son tour, sa propre idée de l’histoire des sorcières de Templeuve.
Sources
- Muchembled Robert, Sorcières du Cambrésis aux XVIe et XVII siècles, Revue du Nord, 1979
- Robert Muchembled "Les derniers bûchers, un village en Flandres et ses sorcières sous Louis XIV" , article
- À Valenciennes, en l'an 1663 : le procès d'Arnoulette Defrasne, "la reine des sorcières", émission France Culture avec l’historien Robert Muchembled, l'anthropologue Jeanne Favret-Saada et l'universitaire Marie-Sylvie Dupont-Bouchat, 10 mars 1974.
- Société Historique du Pays de Pévèle (Pays de Pévèle n°42, 1997, et n° 82, 2017)
- Fermes de Pévèle - Histoire et patrimoine, 2016,
- Christine Duthoit, Femmes dans l'histoire. Hauts de France
- La sorcellerie et sa représentation dans le Nord de la France de Pierre Villette
- Exposition numérique, Présumées coupables, du XIVᵉ au XXᵉ siècle, Musée d’histoire de la justice, des crimes et des peines
- Pauline Thiry, Henri Vanderlinden, Naomi Vanzeveren, Les procès de sorcellerie en Hainaut au XVIIᵉ siècle