Dans le Nord de la France, la peur des sorcières a longtemps alimenté rumeurs, procès et condamnations, marquant durablement les villages de la région. De Bouvignies à d’autres terres voisines, ces destins brisés racontent une époque où la peur pouvait suffire à condamner.

La chasse aux sorcières

L’histoire tragique de Marie Navart n’est pas un cas isolé. Pour comprendre pourquoi des gestes ordinaires ont pu entraîner une telle condamnation, il est nécessaire de replacer cette affaire dans le contexte plus large de la chasse aux sorcières en France et en Europe. 

Le Moyen Âge n’a pas été la période la plus violente envers les sorcières. Longtemps, celles-ci occupent une place ambivalente mais utile dans la société : elles connaissent les plantes médicinales, les remèdes, les pratiques liées à la naissance ou à la fertilité. Elles sont sollicitées, parfois respectées, même si le mot « sorcière » reste une insulte grave. La grande chasse aux sorcières se construit plus tard, entre le XVe et le XVIIᵉ siècle. 

Cette chasse repose sur plusieurs piliers. D’abord une culture biblique qui condamne la magie et les rites païens, puis une transformation progressive de l’image du diable, enfin la diffusion de traités de démonologie. En 1486, la publication du Malleus Maleficarum (« Marteau des sorcières »), rédigé par les inquisiteurs Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, marque un tournant décisif. Cet ouvrage décrit les pratiques des sorcières et fixe les méthodes pour les identifier, les interroger et les juger. Il fait autorité aussi bien chez les catholiques que chez les protestants et contribue à systématiser la répression dans toute l’Europe. 

Entre le XVe et le XVIII siècle, on estime que 60 000 à 100 000 personnes ont été exécutées pour sorcellerie en Europe. La France connaît une répression moins massive, avec environ 5 000 exécutions. Cette période correspond à une époque de troubles profonds en Europe, marquée par les guerres de religion, les crises climatiques et les épidémies. 

En France on peut citer les affaires des possédées de Loudun (1632-1634) et des poisons (1676-1682). Les procès reposent très souvent sur des dénonciations et des faits impossibles à expliquer avec les connaissances de l’époque : maladies soudaines, morts d’animaux, lait qui tourne, récoltes perdues.  

La sorcellerie devient le bouc émissaire, en particulier pour les femmes exerçant des savoirs médicaux et obstétriques, concurrencées par une médecine masculine. 

Le Nord, l’un des foyers majeurs de sorcellerie 

Entre la fin du XVIᵉ et le XVIIᵉ siècle, le Nord de la France est l’un des territoires les plus touchés par la chasse aux sorcières, avec près de 300 procès recensés entre 1590 et 1680, dont environ 80 % concernent des femmes. 
Le territoire est marqué par les conflits religieux liés à la Réforme protestante et à la Contre-Réforme catholique. À ces divisions s’ajoutent des crises successives : épidémies de peste, mauvaises récoltes, présence de soldats, insécurité permanente. Parmi ces procès on peut citer :  

- Entre 1611 et 1613, 27 enfants sont accusés de sorcellerie à Bouchain, démontrant que même les mineurs n’échappent pas à la répression. 

- En 1645, Le cas de Marie Carlier, originaire de Préseau, reste l’un des plus tragiques : accusée à 13 ans, emprisonnée plus d’un an, elle est décapitée à 15 ans, à Valenciennes. 

- À Bouchain, Magdeleine Desmas, 77 ans, est étranglée puis brûlée en 1650, après avoir été accusée de la mort de plusieurs chevaux. Son procès montre le caractère héréditaire attribué à la sorcellerie, plusieurs femmes de sa famille ayant été condamnées (sa mère, sa fille et sa tante). 

- À Valenciennes, Arnoulette Defrasne, 70 ans est dite « la reine des sorcières », est brûlée en 1663. Elle est accusée d’être responsable de la ruine économique d'une boutique.

Les derniers bûchers de Marchiennes et Bouvignies 

Ces tragédies se poursuivent jusqu’aux derniers bûchers connus dans la région. En 1679, la Pévèle est le théâtre des dernières exécutions. En quelques semaines, trois femmes sont brûlées, la dernière étant Marie-Anne Dufosset, 18 ans, le 8 novembre 1679. 

Tout commence avec Péronne Goguillon, 46 ans, habitante de Bouvignies. Le 8 mai 1679, 4soldats profitent de sa mauvaise réputation de sorcière pour l’entrainer dans un cabaret et lui réclamer de l’argent. Son mari porte plainte, mais la rumeur se retourne contre elle. 18 témoins l’accusent d’innombrables maléfices. 

Arrêtée et interrogée, Péronne finit par avouer : sabbats, danses nocturnes, pactes diaboliques et apparitions animales. Ses aveux suffisent à sceller son sort. Le 29 mai, elle est conduite sur la place du village et brûlée vive. Avant de mourir, elle dénonce plusieurs proches : sa fille aînée, sa cousine et 5 autres personnes, entraînant de nouvelles arrestations. Cette année-là, 4 femmes périssent sur le bûcher, tandis que les hommes impliqués échappent aux condamnations. 

Trois ans plus tard, en 1682, un édit royal décriminalise définitivement la sorcellerie en France, désormais considérée comme une simple supercherie ou une escroquerie. 

 

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