Le dimanche 12 avril 2026, notre territoire sera traversé par l’une des courses les plus mythiques du cyclisme : Paris-Roubaix. Pour la première fois, les courses masculine et féminine se dérouleront le même jour, chacune sur son parcours. Une journée intense, où se mêleront efforts, hasard et surprises.

Depuis plus d’un siècle, les pavés ont vu défiler champions, incidents inattendus, stratégies ingénieuses et retournements de situation mémorables. Ces histoires, parfois méconnues, façonnent la légende de la Reine des classiques.

L’inattendu : Sous les pavés, les destins basculent

À Paris-Roubaix, rien ne se déroule jamais tout à fait comme prévu. Derrière l’image d’une course mythique, se cache une succession d’épisodes imprévisibles où, parfois, tout bascule en quelques secondes.

En 1934, Roger Lapébie est à quelques kilomètres de l’arrivée et fait partie du groupe de tête. Un incident mécanique l’oblige à s’arrêter. Pour ne pas perdre toute chance, il improvise. Il repart d’abord sur une bicyclette de femme trouvée à proximité, puis récupère le vélo d’un spectateur. Il parvient au sprint final, mais la joie est de courte durée. Le règlement de l’époque interdit tout changement de machine. Lapébie est donc déclassé après l’arrivée et la victoire revient au Belge Gaston Rebry.

L’inattendu peut aussi surgir au détour d’un simple passage à niveau. En 1919, Henri Pélissier se retrouve bloqué à Lesquin par un train. Plutôt que d’attendre, il décide de franchir l’obstacle d’une manière pour le moins spectaculaire. Vélo sur l’épaule, il traverse un wagon pour passer de l’autre côté. Deux concurrents, Philippe Thys et Honoré Barthélemy, l’imitent aussitôt. Le train repart presque immédiatement après leur passage. La course peut reprendre, rythmée par les attaques jusqu’à Roubaix, où Pélissier s’impose finalement.

Parfois, l’imprévu prend une tournure administrative. En 1907, Georges Passerieu se dirige vers la victoire lorsqu’il arrive à l’entrée du vélodrome de Roubaix… où un gendarme l’intercepte. Cette année-là, une réglementation impose aux bicyclettes une plaque attestant du paiement d’un impôt. Le représentant de l’ordre tient à vérifier celle du coureur pourtant en pleine course. Le contrôle est rapide et Passerieu peut repartir. Il franchit finalement la ligne en vainqueur avec encore une confortable avance.

Les aléas : "Quand la course se joue aussi contre la malchance"

Si l’inattendu peut parfois prendre des allures d’anecdote, Paris-Roubaix est surtout une course où le moindre incident peut faire basculer une édition. Sur ces routes exigeantes, une chute, une crevaison ou un simple moment d’hésitation suffisent à anéantir les espoirs des favoris

En 1964, le Nordiste Jean Stablinski en fait l’amère expérience. Bien placé dans la course, il voit ses chances s’envoler après une crevaison à hauteur de l’usine Béghin, à Thumeries. Comme si cela ne suffisait pas, la voiture du directeur sportif de l’équipe Flandria, éclabousse le coureur d’eau en roulant dans une rigole avant de lui barrer la route. Stablinski parvient malgré tout à rallier Roubaix, mais seulement à la septième place.

Parfois, le sort frappe de manière plus collective. En 1975 comme en 2001, une chute massive au début d’un secteur pavé provoque une véritable sélection prématurée. À l’arrivée, moins de 20 de coureurs parviennent à rejoindre le vélodrome de Roubaix.

Un geste anodin peut tout changer : en 1903, à l’entrée du vélodrome, la tradition veut que les coureurs changent de machine pour effectuer les derniers tours de piste. Dans la confusion, le coureur Chapperon saisit par erreur la bicyclette d’un concurrent. Le temps de récupérer la bonne monture, Hippolyte Aucouturier a pris le large et remporte la course.

Certaines éditions se jouent aussi dans la confusion. En 1949, à proximité de l’arrivée, une erreur d’orientation perturbe le final. Un agent de police oriente 3 échappés (André Mahé, Leenen et Jacques Moujica) vers la route empruntée par les voitures suiveuses. Les coureurs pénètrent dans le vélodrome par un petit portillon derrière la tribune et Mahé franchit la ligne en tête. Mais quelques instants plus tard, le peloton arrive par le parcours officiel et le sprint est remporté par l’Italien Serse Coppi. Après réclamations, Mahé est déclassé. L’affaire provoque une vive polémique et au bout de 9 mois, l’Union Cycliste Internationale tranche : André Mahé et Serse Coppi sont déclarés vainqueurs ex æquo.

Mais les aléas de Paris-Roubaix ne se limitent pas aux incidents de course. Parfois, c’est l’histoire elle-même qui s’invite sur le parcours.

En 1906, la région du Nord est frappée par la catastrophe minière de Courrières. L’explosion d’un coup de grisou provoque la mort de près de 1 200 mineurs et déclenche une vague de grèves dans le bassin minier. Pour éviter ces zones de tension, les organisateurs modifient le parcours afin de contourner Hénin-Liétard et Carvin, allongeant la distance totale à environ 270 kilomètres.

Quelques décennies plus tard, la course doit affronter un autre contexte difficile. En 1943, la France occupée vit au rythme des pénuries et des restrictions. Pour organiser Paris-Roubaix, le principal défi consiste à réunir les bons d’essence indispensables aux voitures des commissaires, des directeurs sportifs et des journalistes.

Les ruses : Quand certains cherchent à apprivoiser la course

Si des tricheries ont jalonné l’histoire du cyclisme, elles étaient sans doute plus visibles aux débuts de Paris-Roubaix. À une époque les règles sont encore en construction et les moyens de contrôle très limités. Sur des routes longues de plusieurs centaines de kilomètres, les commissaires ne peuvent surveiller efficacement tous les coureurs. Dans ce contexte, certains n’hésitent pas à tenter leur chance en contournant l’esprit du règlement.

Lors des premières éditions, les participants ont ainsi le droit de se faire accompagner par des « meneurs » qui précèdent les coureurs pour leur donner l’allure. Ils se placent ainsi dans le sillage de motos ou d’automobiles, qui réduisent fortement la résistance de l’air et permettent d’augmenter la vitesse sans effort supplémentaire.

En 1898, des témoins rapportent par exemple que le coureur italien naturalisé français Maurice Garin aurait été tracté sur une portion du parcours par une moto. Ces pratiques finissent toutefois par être jugées dangereuses et inéquitables. Après une collision qui fait plusieurs blessés, les motos sont interdites en 1900.

Mais ces nouvelles règles ne suffisent pas à faire disparaître les arrangements douteux. Lors de l’édition 1904, plusieurs incidents alimentent les soupçons. Des poignées de clous auraient été semées sur la route afin de provoquer des crevaisons chez les adversaires. Plus étonnant encore, certains coureurs sont accusés d’avoir parcouru une partie du trajet à bord d’automobiles avant de reprendre la course. Impossible toutefois de prouver ces accusations : les voitures suiveuses sont rares et le peloton se disperse sur plusieurs kilomètres.

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