Dans l’ombre des estaminets et des salles de village, la bourloire fait vivre un jeu aussi discret qu’emblématique : la bourle. Ici, pas de bruit spectaculaire, mais des gestes précis, des stratégies fines et une vraie culture locale. Plus qu’un simple jeu, c’est un pan du patrimoine vivant de notre territoire.
Un sport insolite au cœur de l'histoire locale
À Bachy, le commandant annonce le jeu : on met le fort au mur, en jouant en rive pour suivre la carreaulée, contourner les hellis placées par les hellicheux, tandis que les pointeux tentent de faire jo sur l’étaque.
Et quand il faut se dégager, les tapeux peuvent buquer ou tenter un coup forcé, au risque de finir au tchu.
Oui, nous parlons bien de patrimoine et plus précisément d’un lieu emblématique du patrimoine bachynois : la bourloire.
La posture si caractéristique du lanceur de bourle, corps incliné et bras tendu dans l’élan, a d’ailleurs été immortalisée par le peintre Rémy Cogghe dans sa toile Le Jeu de bourle, aujourd’hui conservée au Musée La Piscine à Roubaix
Mais attardons-nous un instant pour franchir le seuil de ce lieu singulier à Bachy… et entrer dans le monde à la fois joyeux, convivial et profondément enraciné dans le Nord.
Un jeu pas comme les autres
À première vue, rien ne distingue vraiment ce bâtiment long au bardage de bois juste à cote du stade municipal, des autres lieux de convivialité du village. Et pourtant, en franchissant son seuil, le visiteur découvre un espace singulier, façonné entièrement pour la pratique d’un jeu traditionnel : la bourloire.
À mi-chemin entre la pétanque et le bowling, la bourle se pratique avec un cylindre en bois asymétrique qui influence sa trajectoire sur la piste incurvée.
Les règles et objets :
- Les bourles : disques en bois dense de 4,5 à 9 kg selon la région, avec un côté fort pour zigzaguer et un côté faible.
- L’étaque : petite pièce métallique à atteindre pour marquer le point.
- La piste : concave, longue de 20 à 28 m, bordée de tchu ou fossés aux extrémités pour recueillir les bourles hors-jeu.
- Les rôles : commandant, pointeux, hellicheux, butcheux, chacun avec sa fonction stratégique.
Les parties se jouent par équipes de 2 à 6 joueurs. Chaque joueur lance sa bourle à tour de rôle, cherchant à faire jo (gagner des points) tout en plaçant des hellis (obstacles) pour gêner l’adversaire. La courbure de la piste, le poussage (force de lancée) et l’usage des rives (bords incurvés) imposent stratégie et expérience, transformant chaque lancer en véritable art du geste.
Aux origines du jeu : un héritage flamand
L’origine exacte de la bourle est incertaine. Certains chercheurs évoquent la « bourle plate » citée par Rabelais, d’autres des jeux pratiqués en Anjou par des Flamands au XVIIᵉ siècle le long de la Loire.
Mais La première mention officielle se trouve dans les bans échevinaux de Lille du 4 août 1382 : « que nul soit si hardi, ni grands ni petits, dorénavant à jouer à quelque jeu de bourle grandes ou petites en notre ville sous peine d’une amende de 60 sols de forfait même pour les enfants seraient castagnés de verges ou autre peine selon la gravité du méfait ou intention »
Au fil des siècles, la bourle s’est déclinée en plusieurs variantes régionales, confirmant son ancrage dans le Nord et le Hainaut, avec des règles adaptées localement mais toujours centrées sur la précision et la stratégie.
Très populaire aux XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, elle était pratiquée dans les milieux ruraux et ouvriers.
On y jouait :
- Le dimanche après la messe
- Après la journée de travail
- Lors des ducasses et fêtes locales
Plus qu’un loisir, la bourle constituait un véritable rituel social, mêlant compétition amicale et convivialité.
Les bourloires et les estaminets : des lieux de vie
Historiquement, le jeu était souvent installé dans ou à proximité d’un estaminet. La bourloire de Bachy s’inscrit pleinement dans cette tradition, puisque vers 1900, le jeu se pratiquait dans l’arrière-salle de l’estaminet « à l’accordéoniste » d’Albert Séverin.
Un incendie en 1940 détruit le bâtiment, interrompant temporairement la pratique. Après la guerre, Louis Quique relança le jeu dans la commune, d’abord chez Charles Obin, puis au Germoir, avant que la bourloire ne soit installée sur le stade municipal.
L’association Les Joyeux Bourleux, fondée en 1980 par Roger Cattoen, assure aujourd’hui la continuité de la tradition. Depuis sa création, la présidence a été transmise à plusieurs passionnés, et l’association initie régulièrement les jeunes pour perpétuer ce patrimoine local et le folklore de la bourle, également appelée boule carréaulée.
Le fonctionnement est donc associatif : la bourloire n’est pas ouverte en accès libre avec des horaires fixes comme un équipement communal ou un café. L’accès se fait dans le cadre des activités de l’association, lors d’entraînements, d’événements ou pour ses membres.
Aujourd’hui, la bourloire de Bachy n’est plus seulement un terrain de jeu : elle est le témoin vivant d’un patrimoine local. Grâce à l’implication des Joyeux Bourleux, ce lieu continue de faire vibrer l’histoire et la culture du village.
Il ne vous reste plus qu’à franchir la porte de l’association pour vous initier… et peut-être briller lors d’un prochain tournoi qui attire des joueurs des Flandres françaises et de Belgique.